Le Froid est là... Bordel sans Nom !

Racontez vos histoires autour d'un verre sous la tente...

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Message par Jean Bailly » Jeu Nov 20, 2008 6:57 pm

16 Octobre 1813 / Rive Nord de la Dniepr, Orée de la Forêt de la Rudnia

Musique

Les sabots martelaient les rives de la Dniepr, les uniformes propres des Hussards, les shakos somptueux des Chasseurs montés, les fusils et sabres à la main, les mentons étaient hauts, les torses bombés, la fierté d'être en première ligne et de briller sous les yeux des confrères de ces longues années en Russie.

Les tambours donnaient le rythme de la marche, les longues lignes des compagnies et bataillons se balançant lentement comme un mur infranchissable, imbattable, les couleurs dorées et bleutées de l'infanterie recouvertes de longs manteaux d'hiver, un privilège pour un régiment de privilégiés.

Au sein de cette armée avançant indéniablement vers l'ennemi, les Grenadiers semblaient compter pour presque un tiers des effectifs, une illusion renforcée par le fait que ceux-ci étaient les véritables bourreaux de cette campagne...

Les étendards, drapeaux flottaient dans le vent, la neige fondue par endroit commençant par faire quelques paquets sur l'herbe haute ne dégelant plus au soleil. Les rangs fumaient littéralement sous la respiration régulière des troupes comme si le régiment avait obtenu la puissance de l'Océan, se déversant vagues après vagues sur les rangs meurtris et creusés de la Russie.

Au milieu de la discipline, de l'ordre, de la coordination, de la tactique commune, des visages lançaient des invectives sereinement, des visages que tous connaissaient et qu'à présent seuls les Français ne connaissaient pas...

Jean Bailly regardait les Russes se faire massacrer tandis que des flocons tombaient sur son visage. Un troisième hiver en Russie, quatre années qu'il n'avait pas vu la France et pourtant il avait vu bien plus de morts et tueries que n'importe quel autre officier des deux armées... quoique les Russes prenaient cher.

Il se tourna vers Jean De Lorensac du haut de son cheval et le salua à travers la tempête qui s'annonçait être le déclencheur de la saison froide, pour enfin s'engouffrer vers le front ravagé de cadavres et blessés du Tsar...

La Gendarmerie Impériale brillait, qu'il vente, qu'il pleuve ou qu'il neige.

Le Froid est là... Bordel sans nom.
Colonel Jean Bailly
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Message par Jean Bailly » Jeu Nov 20, 2008 7:04 pm

20 Octobre 1813 / Récit d'un soldat de la Gendarmerie Impériale lors d'un assaut de grande envergure sur les lignes Russes.

Musique

Les sifflements se rapprochèrent de nous tandis que nous baissions la tête comme pour éviter au dernier moment des projectiles invisibles. Les officiers nous ordonnaient de tenir la ligne et de resserrer les rangs.

Quelques uns d'entre nous serraient tellement fort leur fusil, qu'ils semblaient sur le point de tordre le métal et le bois, d'autres grinçaient des dents, le regard haineux, fixant la ligne s'approchant au loin, une ligne continue aux étendards jaunes familiers.

Le vent balaya l'herbe foulée maintes et maintes fois par les hommes et les chevaux, quelques mottes de terres retournées par ci par là par des boulets.
Tout était calme, mais tous étaient stressés... Tous sans exceptions.

Un groupe de cavaliers passa au galop devant les rangs, le sol gelé vibrant sous les impacts des sabots... Nous étions sur le point de bouger.

Le Lieutenant leva son sabre et ordonna la marche, le tambour se joignant au rythme régulier de nos pas. Nos mains et jambes ankylosées craquèrent et suivirent, nos fusils sur l'épaule, baïonnette au canon.

La baïonnette, tous ici y avaient goûté au moins une fois ; une déchirure, une coupure, un flanc percé, une jambe raidie. Saloperie que cette lame, parce que ce n'est pas avec soin qu'elle est régulièrement nettoyée. Mon Dieu, qu'est ce qu'on fout là...

L'Armée du Tsar en face de nous, ils approchent vite.

A côtés de moi, je sens le souffle accéléré de mes confrères et je n'ose même pas les regarder. Je fixe l'horizon, et j'écoute les craquements et détonations lointaines.
Au loin un brouhaha imperceptible survient à nos oreilles et l'on se dit que le 8e Régiment d'Infanterie et l'Armée du Tsar se foutent sur la tronche.

A l'Est, la forêt de la Rudnia, à l'Ouest, la Dniepr, bientôt gelée je dirai...

Une salve siffle au dessus de nos têtes et je me cogne contre le paquetage du soldat devant moi ayant baissé ma tête en un réflexe étrange.

Un officier se rue vers nos rangs pour nous lancer quelques invectives et fiertés sur la discipline et l'honneur que de servir sous les drapeaux de la Gendarmerie Impériale. Les hommes autour de moi avaient fait autant que moi et tous nous redressions le dos pour continuer d'avancer vers l'ennemi.

Du coin de l'oeil je vois les compagnies en première ligne, tenant la position attendant patiemment qu'on les relève pour souffler et s'occuper des blessés.

Des casques dorés hein, des grenadiers Russes donc...

Le porte étendard et le tambour à l'avant de la compagnie se joignent à nous dans les rangs en ralentissant leurs pas, alors que l'officier reste stoïque le sabre dans une main comme s'il ne craignait pas le danger ; un sacré gaillard celui-là.

Les sifflements se font plus pressants, les premiers hommes tombent parmi nous et il nous faut leur marcher dessus pour ne pas rompre les rangs. Le soldat devant moi s'écroule et j'esquive sa tête de peu, ma chausse venant s'écraser à quelques pouces de son visage ensanglanté.

Nous les voyons, les Russes ont formé une bel amas de bataillons pour contrer l'avancée de la Gendarmerie Impériale.

Des Gendarmes commencent à mourir par poignée, des cris s'élevant, l'officier se tournant vers nous pour nous foudroyer du regard.

Le tambour accélère le rythme, nous courons le souffle haletant dans ce froid et peut être du à la peur... Pas faute d'être habitué pourtant.

Le champ de bataille vibre et l'on voit des cuirassiers Russes nous passer à côté pour charger les compagnies à l'arrière...

Le fusil sur l'épaule, on court, on se rue vers l'ennemi, l'officier lève son sabre en hurlant et c'est en choeur que l'on charge l'ennemi, que l'on meurt.
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Message par Jean Bailly » Jeu Nov 20, 2008 7:08 pm

27 Octobre 1813 / Passage massif de la Dniepr gelée

Musique

AU PAS DE COURSE !

Les centaines d'hommes passaient les pontons gelés en courant, le fusil sur l'épaule, leurs longs manteaux givrés recouvrant leurs épaules et vacillant dans le vent et le mouvement des corps.

La Dniepr s'était transformée en glace et l'on pouvait voir une plaine blanche s'étendre entre la rivière et les marais au pied des montagnes enneigées.

Grenadiers, fusiliers, voltigeurs, chasseurs montés, tous passaient les pontons en faisant gémir le bois sous la cacophonie des ordres lancés et de la percée phénoménale sous l'impulsion de la chute des premières unités Russes totalement prises au dépourvu.

Les officiers interceptaient les troupes de l'autre côté de la rive pour les placer promptement en rangs sur des emplacements bien précis, certains s'activant à déjà renforcer les premières lignes pour forcer l'ennemi à plier genoux.

Au sein des troupes traversant rapidement la rivière, les étendards se multipliaient et l'on pouvait distinguer nettement les couleurs de la Gendarmerie Impériale.

Celle-ci avait lancé maintes opérations par le passé et soutenait tout à la fois ses frères d'armes dans leur labeur journalier. A l'Ouest, la Gendarmerie Impériale facilitait l'approche dévastatrice des deux régiments dont la jeunesse n'avait presque rien d'une rime avec inexpérience, tandis qu'à l'Est, des centaines de Gendarmes prêtaient main forte à leur voisin du 8e RI. Et toujours la Gendarmerie Impériale prenait les devants et aujourd'hui portait ses troupes sur la rive Sud, rive réservée à l'Armée du Tsar depuis le début de la campagne, mais aujourd'hui mise à mal par la fureur et l'ambition de la Gendarmerie Impériale.

La réunion de la force prévôtale le soir même avait renforcé la confiance et c'est avec une discipline de fer que les troupes s'aligneraient sur leur zone de déploiement.

La Gendarmerie Impériale ne manquerait pas à ses devoirs : La Justice et la Victoire !
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Message par Jean Bailly » Jeu Nov 20, 2008 7:12 pm

31 Octobre 1813 / Rives Nord de la Dniepr, Récit de l'officier Travers, IIIe Bataillon de Gendarmerie Impériale

L'oiseau survolait l'étendue blanche aux milliers de nuances, tantôt sombres, tantôt claires, quelques fois désordonnées et naturelles, désorganisées et organisées en d'étranges lignes et colonnes, certains carrés sortant du lot de par leur perfection et l'atypique.

Une bourrasque de vent lui permit de s'élever encore plus haut au dessus de l'immense étendue blanchâtre, frôlant ainsi quelques nuages chargés de froidures humides et désagréables au plumage.
Prenant le vent de côté, l'oiseau au bec puissant entama de descendre petit à petit en tournoyant, des lignes de créatures étranges se multipliant sur tout l'horizon, d'immenses nuages acides et piquants s'élevant par intermittence pour encrasser l'air et son vol.

Descendant de plus en plus, en se laissant planer, les ailes étirées dans un paroxysme pourtant détendu et naturel, les créatures prenaient quelques détails attirant son oeil. D'un côté, d'immenses feuilles colorées, couleur sang flottant au gré du vent surplombaient les lignes et colonnes tandis que de l'autre côté, les feuilles couleurs de l'automne étaient à terre ou voletaient presque de manière démentielle au sein de la rivière, comme fuyant les premières colorées.

~~~~~

Jean Bailly chevauchait en première ligne avec Duval, Rorlan et moi même, les fidèles officiers du IIIe bataillon. Les Russes avaient pris leurs jambes à leur cou afin de renforcer la rivière. Des cadavres jonchaient le sol alentour et la plupart d'entre eux avaient été gelés par la brume matinale glaçante. Soudain Bertrand Duval s'arrêta à côté du corps d'un officier Russe de l'Armée du Tsar et descendit de cheval les yeux exorbités...

Il ramassa une canne usée, assez flexible comme certains aïeux se déplaisaient à en faire référence.
Montrant l'objet au groupe d'officiers, il sourit et il y eut un visage satisfait unanime.

Quelques minutes plus tard, ils en avaient ramassé plusieurs et celles-ci furent distribuées aux officiers et sous-officiers de compagnies ayant pour habitude de maintenir les rangs. Le froid avait engourdi les membres et les chants se répétaient dans la victoire, les mêmes chants sur l'oignon frit, le chant de départ ou la marche des bonnets à poils...
Duval aux côtés de Bailly sourit devant les troupes avançant au pas et se leva sur ses étriers pour attirer l'attention.


UNE NOUVELLE CHANSON ?

La marche continuait, les visages se tournant intrigués...

AHHH ! REGARDEZ COMMENT LES RUSSES TRAITENT LEURS SOLDATS !

Les officiers et sous-officiers levèrent les cannes et il y eut un froid... La Gendarmerie Impériale ne marchait pas avec les préceptes de l'ancien régime. Les soldats ne comprenaient pas...

C'est alors que Rorlan entonna le chant interdit et que les cœurs se réchauffèrent et que les voix s'élevèrent à l'unisson.


Chant

DES LE MATIN AU POINT DU JOUR,
ON ENTEND CE MAUDIT TAMBOUR !
...

Le Tambour et un pipeau se joignirent à la chanson, perturbant le pas des autres bataillons, le rythme de guerre n'étant certainement pas adapté à la situation et au pas du IIIe Bataillon de Gendarmerie Impériale.

Un chant interdit qui correspondait non pas à la France, à l'Empire, mais bien à l'ennemi et tous le sifflotèrent en parallèle aux paroles pour l'ennemi, des rires jalonnant les rangs.
Les quelques compagnies alentours voyaint certaines cannes enveloppées de l'étendard Russe ramassé il y a de cela quelques jours, la symbolique montrant que les Français se battaient pour la Liberté et pour un Empire fort.

Jean regardait ses hommes passer le sourire aux lèvres, une simple chanson interdite venant rompre la tristesse de leur situation et raviver quelques espoirs de disposer de la victoire face à la tyrannie Russe, à ce Tsar qui ne souhaitait leur laisser le choix, la liberté d'être ce qu'ils souhaitaient être.


VIVE LA GENDARMERIE IMPERIALE ! VIVE LA GRANDE ARMEE ! VIVE L'EMPIRE ! VIVE LA FRANCE !

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Message par Jean Bailly » Ven Fév 13, 2009 11:31 pm

8 Décembre 1813 / Forêt de la Rudnia

Blanc... Gris... Blanc... Gris...

Ce froid... Même avec les manteaux d'Hiver, le col relevé à son summum, une épaisse laine recouvrant cou et visage, shako cloué sur le tête, le cordon maintenant fermement le menton barbu, engendrant irritations et démangeaisons, un reliquat d'humidité des jours passés refroidissant les cheveux gras et les oreilles à présent insensibles, même ces manteaux d'Hiver, confectionnés après la première année horriblement catastrophique, ne suffisaient à empêcher le vent d'hérisser le poil.
Les frissons avaient disparu depuis bon nombre de semaines et les mains et jambes restaient la principale occupation des cavaliers, certains ayant déjà été amputés de quelques doigts après l'Hiver dernier...

Onésime Rorlan regarda autour de lui les cavaliers juchés sur leurs montures, tels des statues courbées ne réussissant à bouger la moindre once de corps, les chevaux repoussant de multiples nuages par les naseaux gelés. Un homme retira à la hâte son écharpe pour tousser bruyamment, la toux extrêmement sèche et annonciatrice de mauvais jours à venir. Le mollard était pourpre dans la neige et il ne s'attarda pas à essuyer sa bouche avant de recouvrir son visage.
"Mauvaise mine" était l'expression utilisée matin et soir par les cavaliers pour désigner l'état de leur monture harcelée par le froid, les couvertures de fortunes la plupart du temps gelée ne servant que de coupe-vent dérisoire.

Onésime se cabra sur son cheval pour s'allonger au plus et procurer un peu de chaleur là où la monture n'avait presque plus envie de grogner et hennir d'insatisfaction : presque inutile, mais le cheval se sentait moins délaissé et plus au centre de l'attention de son cavalier.

A travers sa laine épaisse, Onésime était crispé, les mâchoires et les dents l'élançant de douleur tant il mordait fort à chaque coup de vent. Tapotant les flancs et craquelant la glace se formant sur les couvertures, Onésime toujours affalé murmura pour son cheval et ses hommes...


On va bientôt bouger... Je ne t'ai pas sorti aujourd'hui parce que cette balade pouvait être plaisante...

Au sein de la forêt, tout était encore calme ; l'on pouvait entendre quelques détonations sèches et pétarades, mais point encore d'assauts massifs de la part des verts. Une multitude de silhouettes enneigées se pressaient contre les arbres et monticules de neige, frottant de temps à autres, sans conviction, le bois et métal des fusils. Certains fusils semblaient plus longs que les An IX standards et l'on notait les bretelles en buffle ornées de certains voltigeurs, relatant certaines batailles passées depuis leur arrivée en Russie.

Un homme trottinait dans la neige, enjambant mottes épaisses et évitant les compères éparpillés. L'homme emmitouflé de la tête au pied dans son manteau et une laine vraisemblablement trouvée en Russie du fait de sa couleur sombre et tachetée demanda l'officier Rorlan du IIIe Bataillon de la 35° Légion...

Grommelant, Onésime se redressa.
Après quelques échanges, Rorlan fit un signe à l'officier Travers, dirigeant les voltigeurs du même bataillon et la colonne de cavaliers s'ébranla silencieusement, chaque sabot étouffé par l'épaisseur de la neige, malgré les quelques craquelures du givre.


Bordel... Allez on y retourne.

~~~~~

La compagnie Russe avançait avachie dans la neige, se frayant un chemin entre les arbres, se battant avec chaque monticule plus résistant au poids des soldats que les autres, certains réussissant à marcher dessus, d'autres s'enfonçant de plusieurs dizaines de centimètres, se retrouvant une jambe plus haute que l'autre, l'étendard penchant dangereusement toutes les dix secondes.

Ils galéraient tout autant que la Grande Armée galérait.

Les éclaireurs regardaient leurs bottes, cherchant un passage praticable ne pouvant allier le rôle de guide et de guet.

Rompant brutalement le silence de la marche de la compagnie Russe, le manteau neigeux se mit à trembler, les coeurs se figeant, les regards se pressant vers le Nord, les fusils prêts à être tirés.




Deux éclaireurs tombèrent dans la neige, l'un se tenant la joue avec ses gants enneigés et l'autre restant immobile dans le creux formé par son corps dans le blanc jusqu'à présent immaculé.

Un cri se fit entendre à l'Ouest et un cor annonça une charge, les esprits s'échauffant et se risquant à douter dans ce froid et ce teint grisâtre ambiant. Derrière la brume, les cavaliers sortirent dans un galop agressif, fusils courts en joue.
Le plus dur était à venir pour les Russes. Il fallait reformer les rangs sur le flanc gauche en faisant une rotation rapide afin de faire face.

Or le manteau neigeux était trop épais, les jambes bien que revigorées par la peur et le courage étaient affaiblies et ankylosées par la marche.

La charge fut dévastatrice...
La salve des Chasseurs Montés brisa le début de formation d'une ligne sur le flanc Ouest, les sabres étant tirés immédiatement pour littéralement broyer les soldats empêtrés dans l'Hiver, les chevaux soulevant d'immenses gerbes de neiges, d'horribles craquements surgissant du martèlement lors de leur passage sur les lignes vertes.

Les soldats Russes visèrent au mieux, explosant la mouseline, quatre cavaliers chutant dans la neige dans un son étouffé assez atypique, l'un des chevaux s'écroulant littéralement, le galop irrégulier, cherchant une prise dans les airs de ses puissantes pattes, provoquant une explosion de neige et de glace pour s'immobiliser inerte au sein de l'Hiver.

Peu s'en fallut lorsque le drapeau de le porte-étendard chuta, le tambour de la compagnie s'arrêta aussitôt et l'officier ordonna le regroupement des soldats. La déroute fut totale, un nombre incroyable de soldats encore debout refusant de mener le combat dans ces conditions terribles.

Cette scène valait malheureusement pour la Grande Armée aussi et c'est avec un goût amer que les Chasseurs Montés reçurent l'ordre de tenir la position jusqu'à la relève de l'infanterie.


Bordel je te dis. Ça fait deux ans qu'on se fout sur la gueule tous les jours et on trouve encore le courage de charger sur l'ennemi dans de pareilles conditions.

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Message par Jean Bailly » Ven Fév 13, 2009 11:31 pm

Les us et coutumes de la guerre avaient changé.
La stratégie et la tactique s'étaient adaptés à cette campagne de Russie démesurément longue et violente.

C'est en Novembre, lorsque l'Armée du Tsar passa à l'offensive au Sud Est de la Rudnia que Jean Bailly donna l'ordre à l'officier Duval, frère de l'officier portant le même nom mort dans la bataille du Val Bleuet de tenir son flanc gauche auprès de bataillons inexistants et mobilisés à l'Est pour une opération de traversée du Dniepr par le 8e Régiment d'Infanterie.

Autrefois, les lignes et formations s'étalaient sur plusieurs kilomètres pour s'ébranler unanimement vers l'ennemi, en respectant la cadence rythmée des tambours afin de coordonner l'assaut de plusieurs bataillons. Cette tactique était toujours de mise pour les assauts de grande envergure, nécessitant de garder indemne la ligne de front et l'avancée en ordre.

Toutefois, les combats dans les bois, les combats aux abords des rivières et maintenant au sein même des plaines, ne ressemblaient plus guère à ceux des premiers jours en Russie, à ceux d'un Austerlitz ou d'un Wagram. L'artillerie n'était employée massivement à cause des interceptions régulières de celles-ci par des cavaliers rapides et prêts à sacrifier leur vie pour mettre en déroute l'ennemi, la cavalerie n'était envoyée que de manière sporadique sur les positions adverses afin d'éviter les massacres massifs sur le champ de bataille, une tactique d'harcèlement se joignant à celle des voltigeurs et de l'infanterie légère.

Le IIIe Bataillon avait abattu quelques arbres pour former une haie, une barrière dérisoire sur l'étendue blanche et plane séparant la rivière gelée de la forêt plongée dans l'obscurité et le désarroi de l'Hiver. Les hommes avaient déjà préparé leurs paquets de munitions et regardaient régulièrement, agenouillés derrière les troncs recouverts de neiges et d'écorce pourrie, l'évolution du front, tandis que les premières compagnies Russes passaient à la hâte le pont.

Près de quatre cents hommes disponibles au sein du IIIe Bataillon et une estimation de mille deux cents hommes supplémentaires dans la zone faisant face à l'assaut coordonné de six à sept milles soldats Russes : l'issue du combat ne semblait rien présager de bon, ainsi Jean Bailly relança les officiers de la région afin de les prévenir des jours à venir.

Acculés contre les murs de fortune, les soldats de la Grande Armée attendaient. La moitié de la compagnie avait pour ordre de recharger les fusils tandis que l'autre moitié devrait viser et tirer sur l'ennemi. De ce fait, le feu se devait d'être plus ou moins continu, les ordres étant de faire feu jusqu'à ce que la compagnie ne dispose de plus de munitions ; l'on parlait d'une cinquantaine de plombs chacun, plus un apport, à l'arrivée des chariots la veille, de soixante balles supplémentaires. Pour chaque tireur, il y avait plus de deux cents tirs potentiels, un avantage non négligeable qui venait à manquer régulièrement sur le front.

Afin d'éviter que l'ennemi ne vise trop facilement les soldats Français, certains avaient recouverts leurs shakos d'un tissu blanc et propre, d'autres l'avaient tout simplement retirés. Des allures de Mont Puant... Jean crispa sa main droite pour la serrer derrière son dos ; une petite goutte ne serait pas de trop... Il força encore plus son esprit à se concentrer sur la bataille à venir, afin d'éviter une hécatombe des Français dans la zone, mais aussi pour ne pas laisser un vice passé reprendre le dessus.

Quelques dizaines de minutes plus tard, l'ennemi était à portée de tir. L'ordre de tirer fut lancé, les officiers se joignant aux soldats agenouillés pour passer d'une section à une autre pour ordonner de tirer sur telle ou telle masse de soldats Russes s'approchant de trop près ou sur le point de former une ligne compacte et dangereuse. Les détonations brisèrent l'attente, des sifflements de mort provoquant ricochets et échardes sur les troncs des arbres, les soldats fermant les yeux et baissant la tête dés lors que l'ennemi s'arrêtait pour viser et tirer.

Jean Bailly ordonna à la compagnie de Duval de faire mordre la poussière à l'ennemi sur son flanc gauche et les fusiliers se redressèrent pour avancer de manière sporadique vers la position où les officiers leur indiquait de former la ligne... Inimaginable autrefois ; jamais, Ô grand jamais, l'on ne formait les rangs de cette manière, les hommes courant tête baissée dans la neige pour former les rangs aussi rapidement, mais sans se diriger en ligne vers la position à investir.
Prenant place sur le petit relief surplombant les rives du Dniepr, le 1170e forma une ligne différente de l'habituelle épaules contre épaules, compacte comme l'argile de Paris. Bien plus aérée, les officiers plaçant les soldats dans les espaces libres en beuglant des ordres par ci par là, les hommes baissèrent leurs fusils presque immédiatement, les Russes n'ayant le temps de réagir à la promptitude des Français, la salve mettant hors de combat une bonne vingtaine de Russes.

La ligne se dispersa de suite pour rejoindre ses positions "fortifiées" et tenir la position.

Les lanciers Russes arrivèrent en trombe par le ponton pour charger vers le IIIe Bataillon. Les officiers ordonnèrent de les viser en soufflant aux soldats et montrant de leur sabre la cavalerie, le roulement interminable des fusils continuant de plus belle à harceler l'ennemi. Ils n'eurent le temps de tirer que l'officier Jean Bailly ordonnait de fixer la baïonnette... Le tambour battit la chamade, les cœurs se joignant à la folle percussion.

Les cavaliers virèrent de bord pour charger le flanc encore plus à gauche de celui de Duval et alors Jean Bailly leva son sabre pour l'abattre dans la direction des cavaliers.


CHHHHAAARRRGGGEEZZZZ !!!

Les hommes sortirent de derrière les arbres couchés et se ruèrent sur les cavaliers pris par le flanc, les troupes ne disposant de leurs shakos et de fusils chargés pour la plupart. La déroute Russe suivit rapidement.
Quelques minutes après seulement, les soldats étaient de nouveau "à l'abri" et harcelaient les Russes sur la rive de la Grande Armée.

Des Cuirassiers chargèrent dans leur direction cette fois-ci et le même ordre fut donné, la charge ennemie serait brisée par les fortifications de fortune et les tirs des Français de toutes parts, la charge de la Grande Armée devant les obliger à reculer.

Le chef de bataillon ordonna l'assaut et la compagnie chargea une nouvelle fois l'ennemi.
Les combats furent bien plus rudes, les cris et la fatigue prenant le dessus, les lignes Russes avançant indubitablement ne renforçant la conviction qu'une contre-offensive d'envergure ne réussirait à les repousser de l'autre côté du Dniepr. Les soldats du IIIe bataillon rejoignirent leurs positions, les balles venant à manquer, les pierres usées nécessitant d'être changées.

Le froid enveloppa les deux armées et les échanges de tirs continuèrent dans la nuit... Les Cuirassiers ne furent mis en déroute que dans la matinée après une longue nuit d'héroïsme et de gaspillage humain.
Le IIIe Bataillon quitta le champ de bataille usé et meurtri dans la même journée, les Russes investissant les plaines pour être arrêtés dans les bois de la Rudnia.
Dernière édition par Jean Bailly le Ven Fév 13, 2009 11:47 pm, édité 3 fois.
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Message par Jean Bailly » Ven Fév 13, 2009 11:31 pm

La forêt de la Rudnia me rappelle les marais de Glarny'...

Henri Travers, Chasseur Gendarme


La douleur était cinglante, la peur prenant petit à petit place avec l'avancée des quelques deux cents fusiliers Russes. Se murmurant à soit même de bien vouloir obtempérer, il n'avait d'yeux que l'ennemi, sentant la douleur l'élancer de plus en plus pour envahir petit à petit la totalité de la zone en question.

Allez enflure...

Les Russes s'immobilisèrent en rang tandis que quelques hommes chutaient dans la neige sous la pétarade et les épaisses fumées de la poudre et de la chaleur dégagée. Impossible, rien n'y faisait.
Allongé comme lui dans la neige à ses côtés, un soldat rechargeait déjà son fusil pour la troisième fois sans critiquer : il connaissait sûrement.


S%loperie, c'est pas l'moment !

Le murmure laissa place à quelques insanités, les Russes faisant feu sur toute la longueur de la ligne alors que de nombreux cris s'élevaient au sein des rangs Français. Le bois avait littéralement explosé sous les impacts des plombs, la neige étouffant les tirs les plus meurtriers, certains venant se ficher dans la gueule ouverte d'un cadavre de la veille.
Un groupe de Chasseurs passa en trombe devant eux pour se ruer sur le flanc gauche pour faire face à l'arrivée d'une autre compagnie ennemie, l'officier Travers les enjoignant à se dépêcher, poussant de son sabre et se courbant sous les sifflements de mort toutes les deux secondes.


AH LA VACHE ! TU FAIS CHI%R !

Se retournant pour se mettre sur le dos, il sortit son doigt complètement figé de la gâchette, pour le saisir de son autre main pour enfin l'obliger à se plier. La douleur avait envahi toute la main et il n'arrivait plus à tirer. Dans un cri sec et rauque, il plia celui-ci en soufflant d'épais panaches de condensations, le fusil de son frère d'arme envoyant une autre balle dans la panse de l'ennemi. Le froid avait attaqué la souplesse de ses gestes et il avait déjà manqué l'amputation l'Hiver précédent. Regardant son fusil un instant, il vérifia que la poudre n'avait pas débordé, puis il se remit sur le ventre, l'uniforme complètement encroûté de neige et d'aiguilles de pins.

Bon sang, fais quelque chose...

Sa lèvre tremblait sous l'énervement et le désarroi de son impuissance face à la bataille.
Soudain, le plomb se logea dans le lobe de l'oeil de son voisin, sa tête tombant comme un sac dans la neige qui s'empourprait presque immédiatement.

La gorge nouée, haletant, il visa le tas au loin, pour ralentir au mieux sa respiration.

Et c'est à ce moment qu'un autre groupe de Chasseurs traversa son champ de tir, l'un d'entre d'eux s'écroulant de tout son long dans la neige en se tenant la cheville pour être tiré sous les aisselles par ses confrères. Gesticulant, il obstruait ses possibilités de tirs.


Diantre, Dieu n'est pas avec moi aujourd'hui !

Rampant auprès du corps de son voisin, il posa ses coudes dans la neige rougie et leva le canon de son fusil vers le porte-étendard Russe.

Prenant soin de ne pas stresser son doigt, il appuya petit à petit...

Tiré par la ceinture, son doigt lâcha la gâchette... Se retournant prêt à frapper de la crosse de son fusil l'ennemi, il découvrit un Chasseur Gendarme le visage déformé pour les hurlements.


MAIS QU'EST CE QUE TU FOUS ?! VIENS ! ON SE TIRE !

Grommelant, il s'extirpa de la neige pour ramper sur le genoux, puis trouvant son équilibre, se leva du bourbier de l'Hiver. Tirant son fusil et son attirail au dessus du manteau neigeux, il sautilla d'un trou à un autre en suivant les pas de ceux l'ayant précédé.
Il ne fit que quelques mètres avant de s'arrêter pour poser genoux à terre et baisser son fusil vers le porte-étendard au loin.


Dans la tronche...

Le coup partit avec puissance, son épaule subissant le choc du tir, ses gants glissant légèrement sur le bois et le métal ébranlé un instant.

Le Russe s'effondra, le drapeau de la compagnie avec. Le tissu avait chuté comme un vieux chiffon que l'on plonge dans la rivière.

Le Chasseur prit son fusil par la bretelle en cuir et suivit le reste de la compagnie déjà installée derrière une bute de neige à seulement quelques mètres de là.

La forêt de la Rudnia était le théâtre de combats sanglants et intenses où chaque parcelle était disputée au prix de nombreuses vies. Le surnombre de l'ennemi ne suffirait pas d'après l'officier Travers : la percée ne se ferait donc pas au sein de la Rudnia.
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Message par Jean Bailly » Ven Fév 13, 2009 11:33 pm

Discipline et Gloire

Les Grenadiers s'alignaient aux côtés des Chasseurs Gendarmes bien mal en point, ayant subi ces derniers jours bien plus qu'escompté. Derrière, des Cuirassiers du célèbre Andréossy préparaient une autre charge, les gueules encore encrassées des précédentes charges successives sur l'ennemi. Sur les flancs, les compagnies des officiers Tidus et De Candiac, De Villeneuve, De Froissac, Bernard et Monzenat. Lanciers, fusiliers, voltigeurs, sapeurs et grenadiers jalonnaient les environs.
Les Russes avançaient, mais subissaient le courroux de la Rudnia et la forêt était un cimetière où les cadavres étaient pour la plupart en uniforme vert et marron.

L'officier Bailly avait troqué sa monture pour ses jambes et marchait lourdement dans la neige derrière les hommes fortifiés dans des trous et derrière des palissades de fortune. Bicorne sur la tête, le visage toujours aussi blême et maladif, il gardait cette voix impérieuse et ce charisme des jours où il dirigeait l'Armée du Nord et était membre de l'Etat Major.


Soldats !

Que voit-on aujourd'hui ? Aujourd'hui l'ennemi avance et meurt ! Aujourd'hui nous tenons et nous mourrons !

Il n'était nul besoin de mentir aux troupes, elles savaient que le carnage était à la hauteur des offensives au sein de La Passe. Peu d'entre eux étaient encore en vie pour s'en rappeler, mais les hécatombes ne se tarissaient pas dans l'esprit des hommes aussi rapidement... Jean pointa du doigt vers l'ennemi.

Montrez leur que chaque parcelle de la Rudnia sera défendue avec ferveur, avec discipline et efficacité ! Montrez leur ! Nous reculerons, mais nous emporterons dix fois plus de Russes avec nous !

Les soldats hochaient de la tête et fronçaient les sourcils. Ils étaient prêts à en découdre, ils tiendraient aussi longtemps que possible.

L'Armée du Maréchal n'est rien, elle n'est qu'un placebo de l'Armée du Tsar démoralisée et en déroute suite à nos simples offensives sur leurs positions, les mettant en échec quelque soit la difficulté et l'investissement de leur part.

Un grenadier leva le poing et acquiesça d'une voix grave, suivi par d'autres vérifiant leurs fusils. Jean continuait et il ne mâchait pas ses mots.

L'AdT a baissé son froc et l'AdM en fera autant !

Les hommes eurent un sourire narquois et résigné.

Aujourd'hui nous reculons en défendant chaque bosquet, chaque butte de neige et demain nous achèverons de les ridiculiser dans leur fierté insensée !

Pour la Gloire de l'Empire !

Les centaines d'hommes crièrent des hourras où la joie n'existait pas, mais où la haine de voir l'ennemi sombrait plus bas encore que l'Armée du Tsar devant les lignes de la Gendarmerie Impériale.
Dernière édition par Jean Bailly le Ven Fév 13, 2009 11:54 pm, édité 1 fois.
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Message par Jean Bailly » Ven Fév 13, 2009 11:33 pm

Déchainez les foudres et envoyez les en enfer !

Les plombs fusaient, la chair était empourprée et les hommes râlaient tandis que des soldats portaient les blessés et morts à seulement quelques mètres à l'arrière de la ligne fortifiée, à présent recouverte d'un manteau de gel.

Le bicorne et l'uniforme cristallin, l'officier Bailly marchait de long en large sans se soucier des tirs ennemis et donnait des ordres aux sous-officiers afin que la position reste solide.

Disposant de premiers soins, les blessés étaient renvoyés avec leurs confrères afin de renflouer les positions se dégarnissant.

Dans de lourds panaches de fumée, les soldats chargeaient leurs fusils, blottis contre la neige épaisse et craquantes du matin, pour viser et tirer.
Les bataillons alentours réussissaient à soutenir la défense actuelle, un havre temporaire qui devait permettre à l'ennemi de s'essouffler et l'empêcher d'avancer de concert avec le flanc Ouest. A l'Est, le 8e envoyait tout ce qu'il avait dans la panse de l'ennemi.

Les ordres étaient les ordres, il y aurait peut être un recul des troupes de la Grande Armée, mais pour l'instant, les positions investies permettaient de ralentir la progression de l'Armée du Maréchal et Jean savait qu'indubitablement, son bataillon souffrirait immensément dans cette bataille.


Envoyez une missive à la Force Prévôtale afin de lui assurer que la position est toujours sous la coupe de la 35° Légion. Nous tiendrons aussi longtemps que faisable.

Se tournant vers les grenadiers subissant la rogne de l'ennemi, il constata la fureur des Français tandis que tous s'attelaient à envoyer le plus possible d'ennemi dans leur tombe.

Allez déchainez les foudres et envoyez les en enfer !
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Message par Jean Bailly » Ven Fév 13, 2009 11:33 pm

Les doigts palpaient la peau douce et glissante, cherchaient, fouillaient mais n'arrivaient à les trouver. Baissant la tête, il distingua dans la neige souillée par de nombreuses gouttelettes de sang, les petites formes jaunâtres et nacrées. Il grimaça de douleur et frappa de sa crosse sur la jambe du Russe mort à ses côtés.

Enfoiré, mes ffents par fferre...

Il cracha un mollard épais et gélatineux d'une belle couleur pourpre pour se tourner vers les Russes se battant corps et âmes contre les positions Françaises de la 1169e.

Enfulé, fé f'enfonfer mon fufil dans fa gueûlle...

Claudiquant, il sortit de son trou, laissant glisser un autre cadavre dans la boue pour se vautrer dans un tas de neige. Un homme cria au loin tandis qu'un baïonnette s'enfonçait dans sa panse, un autre utilisant sa gamelle pour frapper la tête d'un soldat à terre se débattant sous les coups voraces.

La boucherie n'avait pas de nom... La Rudnia avait toujours été ainsi.

Le soldat Louhare avait comptabilisé dix-huit tentatives ennemies sur la position du 1169e, l'ennemi n'avait toujours pas réussi à mettre en déroute les grenadiers du IIIe Bataillon de la 35° Légion de Gendarmerie Impériale.

Relevant la tête de la neige, un mal de crâne lui tambourinant les tempes, il avait ce goût amer et ferreux du sang dans la bouche, quelques six dents manquantes. Il faisait nuit, il s'était apparemment évanoui. Autour de lui, des cadavres jalonnaient la neige et il mit quelques minutes avant de se repérer dans la pénombre de la forêt.

Des cris...

Une nouvelle compagnie Russe avait apparemment lancé ses soldats sur le 1169e. Sortant un couteau de sa ceinture, il avança dans la neige, rampant sans se soucier des hommes qui se battaient tout autour, un homme sautant au dessus de lui pour attaquer de plein fouet un Français pris au dépourvu.

Les blessés étaient nombreux et l'odeur âcre de la mort et du sang remontait aux narines comme le signe précoce d'une hécatombe d'Hiver.

Sortant de la noirceur de la forêt, un groupe de soldats formèrent un triangle serré pour lever presque instantanément leurs fusils vers les formes se battant dans un summum de haine et d'animalerie. Les deux salves mirent à terre une bonne partie des combattants, certains râles s'élevaient sur quelques tirs fratricides.
C'est alors que la terre se mit à trembler...

Tournant la tête du côté opposé aux Chasseurs Gendarmes, les Chasseurs Montés chargèrent les Russes prenant leurs jambes à leur cou. Le massacre était horrible, un tapis de corps et d'uniforme recouvrant la neige en un tableau macabre.

L'officier Bailly, sabre dégoulinant au poignet, marchait lui dans le dédale de corps et ordonnait aux hommes de prendre un confrère de la compagnie et de retourner à l'arrière.

Le IIIe Bataillon avait tenu autant que possible ce carré de forêt ; les Russes payaient très cher leur avancée... Le bilan était accablant. L'on dénombrait 51 morts et plus de 101 blessés dont de nombreux avaient rejoint le front presque immédiatement. Aucunes déroutes néanmoins, le 1169e était toujours sur le front et pansait ses plaies béantes.

L'ennemi allait avancer, mais il en payerait le prix.
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Message par Jean Bailly » Ven Fév 13, 2009 11:34 pm

28 Décembre 1813, Orée de la Forêt de la Rudnia

Les épaules voûtées, le froid cinglant son visage enveloppé dans une écharpe de laine où de lourdes croûtes de glace s'accumulaient, son manteau gris maculé de neige et de sang, son bicorne malmené par le vent matinal et vigoureux du grand Nord, Jean Bailly regardait les brancards porter les centaines, les milliers de gendarmes vers l'arrière, vers les buchers de la Grande Armée.

Officiers, soldats, ils étaient si nombreux...

Amputée des trois quarts de ses hommes, la Gendarmerie Impériale n'était que l'ombre d'elle même en ce jour sombre et froid de Décembre.

C'est le jour de Noël que l'ordre fut donné à la 35° Légion de ramasser les morts et récupérer les blessés bloqués sur le champ de bataille afin de leur apporter soins ou une sépulture indécente.

Les Gendarmes s'activèrent dans la forêt de la Rudnia, cherchant sous la neige et dans la glace les corps des leurs, prenant leurs cuirasses, leurs épées, leurs fusils, leurs bottes et leurs shakos pour enfin mettre les corps inertes sur des chariots et les blessés sur des brancards dérisoires.
Le bleu et noir de la peau de certains corps avait été alloué au froid qui envahissait la Russie depuis trois mois déjà et nul n'avait fait attention ou n'avait daigné s'interroger sur les étranges visages de la mort.

Hommes, jeunes hommes, ils étaient si nombreux...

Les équipements avaient été lavés pour la plupart, mais la corvée de ce jour de Noël avait été pour tous. Ecoeurés, effondrés, les Gendarmes brûlaient ceux qui avaient lancé leurs corps au travers de la bataille pour les épargner ou dans un geste d'espoir et de désespoir, si loin de leurs foyers, de leurs familles.
Un soldat était mort dans les bras de l'officier Duval en implorant de voir sa ferme, un chasseur avait perdu la vie, son fusil enroulé dans une laine tricotée aux couleurs de sa ville natale.

L'Hiver avait parachevé de dégoûter les soldats de cette guerre et de cette vie innommable où la victoire se faisait attendre et où la défaite semblait être journalière dés lors que la moitié d'une compagnie se faisait abattre haineusement par un ennemi défendant ses terres contre l'envahisseur bleu.

Français, non Français, ils étaient si nombreux...

Jean Bailly regardait les soldats porter les blessés et les morts vers l'arrière et il se porta vers un des brancards pour poser sa main sur la poitrine d'un officier de valeur allongé inerte, le visage violacé et noirci au niveau du cou.


Ainsi tu t'en vas, emporté par la sournoiserie de l'Hiver...

Des larmes gelèrent sur ses joues tandis que les brancardiers, têtes baissés continuaient leur chemin.

Brancardiers, chariots remplis à craquer, ils étaient si nombreux...

Le balancement des hommes et des chevaux dans un silence bercé par un vent empêchant les corps de recouvrer un peu de chaleur, les larmes coulaient, le visage morne et rigide.

L'Armée du Maréchal avait apporté une maladie étrange qui s'était propagée sur le champ de bataille lorsque leurs morts s'étaient mêlés à ceux de la Grande Armée. Noël avait tué un nombre incalculable de soldats. Il espérait que certains Gendarmes puissent surmonter cette épreuve...


Ainsi, Dieu l'a décidé et ma foi s'est envolée.

Sa main tremblait... Il n'avait pas soif cette fois-ci.

Les visages qu'il voyait défiler, les rapports des officiers et soldats envoyés à l'arrière pour être soignés ou perdus étaient si nombreux...

L'officier Rorlan lui apporta le rapport sur les effectifs restants de la 35° Légion et il ne daigna le regarder en détail lorsqu'il ne vit qu'une poignée de noms sur la feuille recouverte de flocons légers et gelés.
Laissant tomber son bras le long de son corps, le rapport dans sa main gantée, il eut un haut le coeur et respira à plein poumon vers la cime des arbres. Un long panache s'éleva pour se mêler au vent et disparaître.

Blessés, morts, ils étaient si nombreux...

Le poids des responsabilités était tel que ses épaules frêles ne semblaient réussir à le soutenir. Rorlan le laissa... Seul dans la forêt... Jean Bailly tomba à genoux pour baisser la tête et laisser la tristesse l'envahir... Seul dans la forêt... Le combat restait interminable... Seuls dans la forêt... Ils étaient si nombreux à avoir laissé leur vie... Seuls en Russie...

Seuls et oubliés...
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Message par Jean Bailly » Jeu Fév 19, 2009 6:03 pm

12 Janvier 1814, Avancée des Grenadiers du 1169e, Bois de la Rudnia

L'appel du VIII et 3e RI avait été entendu.

La Gendarmerie Impériale n'était plus que l'ombre d'elle même. Un faible reliquat de ce qu'elle représentait et de ce qu'elle était face à l'ennemi. Les ordres venaient de Paris et la plupart des officiers Français avaient déjà pris le chemin de la France en regrettant amèrement de ne pouvoir continuer à se battre auprès des leurs dans ce bourbier perdant petit à petit tout sens. Toutefois un soulagement caché se dessinait au sein de ces soldats qui avaient survécu dans cet enfer qui n'avait jamais eu son pareil.

Paris avait ordonné au Vice Prévôt Jean Bailly de réorganiser les troupes de la 35° Légion en Russie et la Justice avant toutes choses. Il semblait que l'Empire, l'Empereur, disposait d'un tout autre plan pour ce régiment qui avait, malgré les fioritures des mauvaises langues, oeuvré au mieux pour la Grande Armée.

La Gendarmerie Impériale perdra peut être son nom... La Gendarmerie Impériale perdra peut être ses responsabilités ici même en Russie, mais elle resterait gravée dans les esprits comme un régiment d'élites, un régiment de grandes gueules, d'esprits stricts et tenaces, mais avant tout, dévoués entièrement à des principes propres à l'Empire.

Pour l'instant, la 35° Légion se battait encore sur le front et c'est alors que les clairons sonnaient et tambours du VIIIe CA et 3e RI battaient leur plein, que les Grenadiers du 1169e avaient pris position au sein de la forêt de la Rudnia, non du bosquet fortifié de la grande résistance du mois dernier. L'ennemi envoyait des renforts en catastrophe à vue d'oeil afin de palier à la contre-offensive locale. Sur tout l'Ouest de la Rudnia, les Corps d'Armée semblaient prêts à rugir vers l'ennemi tandis qu'Est au niveau de la Dniepr, les cris des corps à corps violents et d'envergure faisaient pourtant frissonner les plus ragaillardis.

Les missives fusaient et les paroles empruntes d'émotion parlaient d'elles même.


Officiers de la Grande Armée,

Ce discours ne changera pas des derniers que vous avez entendus lors des vastes opérations orchestrées par la Gendarmerie Impériale ou vos régiments respectifs.

Vous vous êtes battus avec acharnement et vous avez perdu bien plus que nous ne pouvions le concevoir.
Une fois de plus, nous faisons appel à votre courage afin de bouter hors de la forêt de la Rudnia, les Russes, l'Armée du Maréchal. Nous savons que notre assaut s'arrêtera peut être au niveau de la Dniepr, mais il est toutefois indispensable de frapper lorsque l'ennemi n'a point encore renforcé entièrement ses positions.

En tant que Vice Prévôt de la 35° Légion, je clame la victoire grâce à cette plausible percée.
En tant qu'officier vétéran en Russie, je ne vous promets qu'une victoire locale et le retour de notre fierté d'avoir avancé et empêché l'ennemi de nous avoir pourfendu.

Je suis un soldat qui se bat pour l'Empire et je connais votre scepticisme et le découragement journalier dans les hécatombes de Russie, mais une fois de plus, nous nous battons et nous battrons pour un idéal qui est proche. Je me targue d'être soldat de cette armée qui se donne corps et âme pour sauver ce pour quoi tant d'hommes se sont battus et ne devront peut être ne plus jamais se battre.

L'ennemi subira le courroux de notre armée et c'est dans la Rudnia que se jouera la victoire, une victoire tant psychologique que stratégique !

Avançons et mourrons !
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Message par Jean Bailly » Jeu Fév 19, 2009 6:04 pm

Soir du 14 Janvier 1814, Bois de la Rudnia

Le froid...

J'ai froid...

Jean Bailly fixait les lignes Russes debout appuyé d'une main sur son fusil encore fumant. Tout autour de lui, la neige recouvrait chaque chose, la glace chaque parcelle découverte.

Ses yeux se fermaient par intermittence, comme s'il n'avait point dormi depuis des lustres... Et c'était le cas.

Le Juge Suprême, le Vice Prévôt et Chef de Bataillon du 1169e avait troqué son uniforme d'officier pour celui de soldat. Quelles avaient été ses motivations ? Parce que les tireurs embusqués visaient prioritairement les officiers ? Parce qu'il se sentait soldat avant toutes choses ? Parce qu'il avait laissé ses hommes sur le front, remplissant de la paperasse à l'arrière ?

Tout était silencieux et ralenti, alors que des grenadiers têtes nues passaient d'un trou de taupe à un autre pour tirer sur l'ennemi, alors qu'un officier enjoignant d'autres sections à se bouger leurs culs pour renforcer les flancs des plus courageux... Les tirs fusaient et aucun son ne sortait des bouches beuglantes des soldats.

Maigre au teint maladif il avait été lors de son arrivée en Russie, mais aujourd'hui la pâleur de son visage ne signifiait rien de bon.

Portant son fusil à son épaule, il rechargea presque machinalement son arme. Sa main tremblait... Bon sang il n'avait bu une goutte depuis deux ans.

Des Russes chargèrent baïonnette au canon s'engouffrant dans la tranchée de l'avant poste ; ils n'avaient guère goutté la chaleur d'une femme encore.

Il visa le plus âgé et tira.

Une dizaine de grenadiers sortirent de leur trou pour se ruer sur le corps à corps sanglant, les manteaux encroutés se mêlant avec ceux, crasseux, des Russes.

Poussant la neige et écrasant les plaques givrées de ses bottes trempées, Jean se joignit aux autres, comme si plus rien n'avait vraiment de sens.

Le 1169e était toujours en première ligne... toujours.
Le 1169e tenait encore la ligne... encore.
Le 1169e mourrait petit à petit... petit à petit.


Lorsque l'été viendra et que les fusils s'enivreront des parfums de la plaine, nous pleurerons, nous gardiens de la liberté, du sacrifice vain. Enfin la mémoire de nos actes sera enfouie dans les méandres des nouvelles gloires et nouvelles défaites et nous sourirons... Car telle était notre destinée.
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Message par Jean Bailly » Jeu Fév 19, 2009 6:07 pm

Soir du 13 Février 1814, Sud du Bois de la Rudnia, Rive Sud du Dniepr, Contreforts des Pics Déchirés

La cime des montagnes non loin s'évaporait sous le vent sifflant et mordant de la grande Russie. Le blanc neigeux se mêlait au ciel rosé et violacé du crépuscule, pour paraître gris et sombre, faisant ressortir les contours des montagnes que l'on disait infranchissables. Somptueuses, bordant la mince plaine enneigée, coincée par le Dniepr gelé, elles étaient un bouclier naturel, une muraille de bénédiction pour l'ennemi qui savait pertinemment que la Grande Armée ne réussirait à déployer assez de troupes pour l'investir ou tenir le Col Ancien, échappatoire marécageuse, sillonnée d'une forêt de pins de petites tailles, pour un monde qui paraissait si grand aux pieds des reliefs glacés et accidentés.

Ce soir, le ciel s'était dégagé pour laisser les montagnes baver dans le ciel et former ces étranges nuages effilés, faisant rêver plus d'un en cette période de désespoir. Certains voyaient des visages s'y dessiner, d'autres des animaux ou des scènes de batailles périlleuses et envenimant l'esprit. Tous avaient perdu un ami en Russie.

J'ai froid...

Le cou humide, l'écharpe avait déjà gelée depuis quelques heures. Tourné vers le spectacle du couché du soleil vers l'Ouest, il ne pouvait s'empêcher de trouver les Pics Déchirés magnifiques. Les montagnes se brisaient les unes sur les autres, formant une paroi opaque portant son ombre sur la plaine froide au fur et à mesure que le soleil s'effaçait au loin. Passant derrière la roche, il était entouré d'un halo de bienfaisance jaunâtre virant vers quelques tons orangés.

Sa main droite balaya le sol comme une marionnette que l'on traîne par terre, pour rafler, avec quelques difficultés, la neige figée depuis belle lurette, celle-ci gelant pour être recouverte par d'autres couches et geler une nouvelle fois, formant divers copeaux de glace, de givre dans son manteau mi-épais.

L'ombre des Pics Déchirés descendait de la montagne pour envahir la plaine et ébranler les couleurs du paysage. Le ciel rougissait et les nuages des cimes apparaissaient dans toutes leurs splendeurs comme des guets et forteresses éthérés surplombant la Russie de l'Empire du Tsar.

Son gant était trempé et il ne réussit à craquer la glace entourant chaque doigt, chaque phalange de sa main. Sur trois doigts, les mailles de laine s'étaient déchirées et laissaient apparaître la chair. Le froid prévalait et les nuances noirâtres sur sa peau expliquaient le fait que la douleur avait laisser place à l'immobilisme.

La bouche entrouverte, il fixait le soleil qui fuyait et lui enlevait le peu de douceur qu'il pouvait glaner. A présent, l'ombre se propageait sur ses bottes pour envahir les jambes.

La fatigue et le froid étaient tels qu'il devait forcer ses paupières à s'ouvrir pour ne point rester figées. A chaque ouverture, elles collaient.

Son fusil était là, sur ses genoux. Il était recouvert par cette fine pellicule que tous connaissaient à présent, cette rosée Russe qui rouillait le métal et rendait impossible la distinction des uniformes dans la bataille. Blancs contre blancs, seul l'étendard et les formes des chapeaux et shakos faisaient foi.

Ses genoux... Il tenta de bouger sa botte... en vain.
Un hoquet se coinça dans sa gorge nouée tandis qu'une larme coula sur sa joue pour s'immobiliser aussi rapidement qu'elle était apparue : il ne sentait plus le bas de son corps.

Tout autour de lui, la neige était crasse, retournée et jonchée de corps. Le soleil finissait d'échapper à la guerre l'ombre ayant déjà parcouru son buste et maintenant son cou.

Il était seul, il avait froid. Il ne voulait pas mourir, il était trop jeune, il n'avait pas encore goûté à la chaleur d'une femme ou à la bénédiction de voir ses traits sur un enfant.

Il pleurait à froides larmes et les gargouillis de sa gorge ne réussissaient qu'à sortir de petits cris d'appels dérisoires dans ce désert de cadavres gelés.

L'ombre passa devant ses yeux, le soleil le quittant... à jamais.



~~~~~~


... pouvons aller les chercher à présent... Jean ?

Duval insistait. Le 1169e et toute la Gendarmerie Impériale avait perdu tellement d'hommes en deux mois, qu'elle ne réussissait plus à trouver des soldats volontaires pour aller chercher leurs pairs blessés ou morts sur le champ de bataille. La nuit rendait la besogne difficile, voir impossible, mais les tirs ennemis étaient moins bien ajustés.

... Jean, tu m'as dit qu'il était intolérable d'abandonner les hommes...

Il n'écoutait pas.
Il avait vu ses troupes se faire laminer par les boulets et les balles tandis que les Russes disposaient encore et toujours de nouveaux canons et fusils pour broyer et percer les corps de la Gendarmerie Impériale.

La fierté d'avoir repoussé l'Armée du Tsar, puis l'Armée du Maréchal, avait un goût amer lorsque l'on vivait la guerre sur le front et non pas à l'arrière, confortablement au mess des officiers, déblatérant des bêtises sur les responsabilités de tel ou tel officier.

Jean en savait quelque chose... Il était un vétéran, un ancien de cette campagne froide et horrible.


... 'envoie mes hommes, tu n'as pas à renvoyer les tiens...

Duval regarda en coin les dizaines de soldats qui restaient et se mordit la lèvre inférieure.

J'ai demandé à Rorlan de nous aider, ses chevaux pourront tirer les...

Déjà l'ordre avait été donné au 1170e qui avançait telle une compagnie de morts-vivants, épaules voûtées, têtes enfoncés dans leur écharpe et cols relevés. Les fusils à bout de bras, le regard torve ayant laissé place à l'égarement, à une corvée qu'ils espéraient chaque jour ne plus avoir à faire... et pourtant.

Les mots sortirent de la bouche du Vice Prévôt, la voix rauque et éraillée.


Je... Je suis fatigué... L'Empire est... loin, si loin...

Jean avança dans la neige se joindre au 1170e tandis que Duval ne tentait même plus de l'arrêter. Le Vice Prévôt ne semblait plus se soucier de sa vie depuis bien des mois et ses assauts auprès des troupes mettaient à mal l'avenir du bataillon et... de la 35° Légion.

Que Dieu nous sorte de cette connerie ! Qu'est ce qu'il fout bordel...
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Message par Jean Bailly » Lun Mars 09, 2009 12:08 pm

22 Février 1814, Contreforts des Pics Déchirés

La Gendarmerie Impériale savait qu'elle reculerait...

Les soldats tenaient leurs fusils contre leurs corps glacés, la tête enfoncée dans les épaules, le regard haineux. Ils avaient vu la compagnie Russe décimer deux des leurs en l'espace de quelques dizaines de minutes à peine. Le front s'était disloqué avec le départ impromptu de quelques effectifs vétérans du front à cause des épidémies qui sévissaient ardemment. 800 hommes en moins et une lichette de terre à la merci de l'Armée du Maréchal dans toute sa splendeur.

Les premiers sifflements au dessus des têtes n'engendrèrent aucuns tressaillements : Ils étaient endurcis à présent.

L'heure des morts

L'officier Duval se planta devant ses hommes en regardant la bataille au loin. Accompagné du porte étendard et tambourin, il savait ce qu'il avait à faire.

Les Russes se rapprochaient indéniablement de leur position, pourchassant la retraite Française.


Se retournant, Duval regarda le reliquat de soldats sous son commandement et commença à hurler, la rage au ventre...


ON NE LAISSERA PAS SES FILS DE CATINS PASSER ! J'VAIS LEUR ENVOYER TOUTE LA MITRAILLE DANS LE BIDE A CES ENFLURES DE RUSSKOVS DE MES ROUBIGNOLES ET QU'L'TSAR VIENDRA ME BAISER LA MAIN ET LA FESSE GAUCHE !...

Les hommes étaient habitués. Tantôt calme, tantôt déchainé, Duval était parfaitement le frère de celui qui avait laissé sa vie au Val Bleuet.

Il se tourna vers les sous-officiers pour voir leur tronche, s'ils flanchaient ou pas... Non, ils ne tremblaient pas encore.

Regardant vainement sur la pointe des pieds à l'arrière pour voir les renforts inexistants, il cracha un mollard en jurant affreusement. Bailly et Rorlan étaient en retard, ils avaient du se porter vers l'Ouest pour contrebalancer les effectifs et pendant ce temps, les chasseurs à pied d'Henri Travers s'étaient fait écraser par l'ennemi.


S%loperie de Slaves... MARNAIS EN PREMIERE LIGNE ! CROATES EN SECONDE !

Les ronchonnements furent tus immédiatement par les sous-officiers gueulant des invectives appelant à se concentrer sur le mouvements et la discipline.

BAÏONNETTES !!

Le 1170e, fort de 140 hommes planta la ferraille sur les fusils et la plupart d'entre eux fixèrent la cordelettes des shakos sur le menton tandis que les Croates tâtaient les poignards qu'ils avaient récupéré la veille sur les corps ennemis.

L'ennemi n'était qu'à quelques pas de leur position. Ils ne daignaient se tourner vers le 1170e ou même se replier face à lui.


Ah c'est comme ça... Pas de tambour.

Duval leva son sabre et s'élança dans la neige suivi de ses soldats. Silencieusement, ils coururent dans la plaine gelée, l'étendard à moitié baissé, fusils en avant, la terrible baïonnette au canon.

Alors que l'ennemi finissait quelques Français à terre, un des soldats Russe pointa du doigt le 1170e.


ENVOYEZ CES PORCS EN ENFER !

Le 1170e chargea l'ennemi de tout son poids, un ennemi à effectif complet et frais.

Une boucherie...

Quelques minutes après la fin du troisième assaut, les cavaliers de Rorlan et grenadiers de Bailly foncèrent sur les Russes, le premier pourfendant les rangs ennemis, le deuxième n'ayant même pas eu le temps de récupérer plus de 125 hommes pour tenir ses rangs.

Le massacre était de taille... pour la Gloire de l'Empire ?...

On dénombrait, 70 morts Russes, une bonne cinquantaine de blessés, pour dix-huit morts de la Grande Armée et une quarantaine de blessés qui ne passeront pas l'Hiver.

24 Février 1814, campement de la 35° Légion, note de l'officier Travers

Le IIIe bataillon de Gendarmerie Impériale s'est lancé dans la bataille en son entier, permettant le répit de troupes meurtries à l'arrière. Le bataillon s'est replié suite à des pertes colossales. Le 1169e, 1170e, 1171e et la cavalerie de l'officier Rorlan a quitté le champ de bataille afin de reformer les rangs : un évènement qui rappelle grandement les engagements de l'Armée du Nord.

Espérons que Jean continuera de diriger le bataillon...
Colonel Jean Bailly
IIe Bataillon de Gendarmerie Impériale
"Valeur et Discipline"

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Jean Bailly (Mat. 1169)
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