La Fin

Racontez vos histoires autour d'un verre sous la tente...

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La Fin

Message par Pierre Roscanvel » Dim Oct 21, 2012 11:08 am

Episode 1 : Le marcheur solitaire

Archives de la Gendarmerie Impériale – Notes confidentielles
Evènements impliquant le bataillon Roscanvel
récit du Docteur Anatole Le Braz
Histoire du Soldat Le Querré ; 14319ème Cie de voltigeurs  


J'avais mis une journée pour arriver jusqu'à cette grande bâtisse sombre qui faisait office d'hôpital de campagne. J'avais suivi la grande route vers l'Est, traversant des forêts vides et inhospitalières pour rejoindre ce village perdu non loin de la ligne de front, laissant pour quelques jours l'hôpital de Vilna et mes blessés qui affluaient toujours plus nombreux. On m'avait fait cherché car le patient que je devais examiner était un cas clinique assez inhabituel et on requerrait mon avis. La description des troubles et les circonstances m'avaient intrigué. Je voulais en savoir plus.
L'homme était là depuis plusieurs jours et son état empirait. Il était passé entre les mains de divers médecins militaires et chirurgiens qui n'avaient pas pu diagnostiquer son mal avec précision.
On craignait une épidémie et l'expérience des maladies que j'avais pu observer lors de la campagne d'Egypte pouvait être d'une aide précieuse.

L'homme s'appelait Jean Le Querré. Il était voltigeur dans un unité de la Gendarmerie Impériale et sa probité ne pouvait être mise ne cause. Il avait été ramassé par des cavaliers en patrouille, incapable de s'exprimer, alors qu'il se terrait comme un rat dans un terrier, aux abords de la grande forêt de Jukovka. Son uniforme en lambeau, sale, hagard, comme abruti, cet homme avait plus l'apparence d'un clochard que d'un fantassin d'élite. Sa section avait disparu. Quand ? Comment ? Dans quelles circonstances ces soldats aguerris avaient-ils pu être rayés des effectifs ? Cela devait être éclairci et trop de zones d'ombres enveloppaient cette disparition soudaine alors qu'aucune présence ennemie n'était signalée dans le secteur.
Les Hussards, méfiants, avaient tout d'abord crû avoir affaire à un déserteur et avaient manqué faire feu sur lui. Ils comprirent bien vite que sa place n'était pas entre les mains de la Maréchaussée mais plutôt entre celles des médecins.
Les infirmiers qui triaient les blessés ramassés sur le champ de bataille, et le médecin qui l'avait examiné, paraissaient désemparés devant le cas clinique qui se présentait à lui. Ce blessé qui ne présentait aucune blessure sérieuse : pas de traces de coups de feu ni de plaies par sabre ou baïonnette, avait été laissé un peu à l'écart, comme non prioritaire. Le Querré présentait de nombreuses écorchures, des traces de morsures aux jambes et aux bras, de longues griffures zébraient son dos et ses cuisses. Mais les infirmiers ne savait que faire de lui.
Trancher les chairs, recoudre les plaies, cautériser, tout ça, ils savaient. Mais devant cet homme qui ne réagissait à rien et restait prostré, ils étaient désemparés. Le Querré était allongé sur sa paillasse dans un coin de la ferme servant d'infirmerie, sans vouloir bouger, n'acceptant qu'un peu de vin et de pain.
Ses blessures banales s'étaient infectées au fil des jours sans qu'on comprenne pourquoi. L'homme était pris d'une forte fièvre qui ne faisait qu'empirer d'heure en heure, et qui faisait maintenant craindre le pire. Mais ce qui troublait le plus le médecin, c'était l'expression qui se lisait sur son visage et qui reflétait quelque chose de pire que la peur du combat, quelque chose d'irrationnel, une indicible terreur impossible à surmonter. Cet homme avait traversé une épreuve qui l'avait profondément choqué, le laissant dans un état d'aphasie complet.
La fureur des combats, la proximité de la mort peuvent engendrer des troubles qui ébranlent des esprits fragiles. Était-ce le cas pour cet homme ? Qu'avait-il vécu ? Qu'avait-il vu ? Où étaient ses camarades de combat ?

Je m'approchai de l'homme et reconnut d'emblée l'odeur doucereuse si caractéristique de la gangrène qui ronge un membre putréfié. Cet homme allait mourir ; j'arrivais trop tard. Mais, comme moi, le chirurgien qui l'avait soigné avait été surpris par la rapidité avec laquelle le mal avait gagné cet organisme.
L'amputer ne servirait à rien ; dans son état, le blessé ne supporterait pas l'intervention.
On pouvait tout au plus tenter de cautériser les plaies au fer ; si tant est que faire souffrir encore plus un blessé pouvait être utile à quelque chose.

Je touchais son front brûlant et l'épongeais avec une compresse imbibée d'eau. Le Querré pressentait sans doute sa fin proche et voulut peut-être nous prévenir de quelque chose.
« Parle Le Querré... Tu sais que ton mal empire et que nous ne pourrons sans doute pas venir à bout de cette fièvre... Que t'est-il arrivé ? Que sont devenus les autres ? »

Le Querré me regarda avec des yeux emplis d'effroi. Ce n'était pas la mort qu'il redoutait. C'était après.
Je repris pour le mettre en confiance.
«  Je demanderai à l’aumônier de venir te donner l'extrême onction aujourd'hui, si cela peut apaiser tes craintes et tes souffrances ? Et si tu as besoin d'une confession, nous respecterons ta volonté... »

Le blessé fit un effort extrême pour se redresser.
« C'est inutile, Monsieur... Vous ne me croiriez pas... Personne ne peut croire ce que j'ai vu... Mais promettez-moi.... Sitôt la mort venue, ne laissez pas mon corps revenir... »
Sa tête retomba sur la paille. Il ferma les yeux tandis qu'une larme coulait doucement sur sa joue.
Je lui pris la main, lui conjurant de continuer à parler.
« Je ne comprends rien à ce que tu dis... Parle Le Querré !... »
Après une minute, prit d'un spasme qui me fit croire un instant qu'il n'était déjà plus là, Le Querré ouvrit les yeux.
«  Promettez-moi... Il le faut... Démembrez-moi et brûlez mon corps sitôt la mort venue... Il le faut... »
Le Querré se tourna sur le côté et ne bougea plus. Je l'entendais qui râlait maintenant faiblement. La mort n'allait pas tarder à venir le prendre.
Je n'avais plus rien à faire là et revins m'entretenir avec le médecin du poste.

« Il n'en a plus pour longtemps. Je ne peux expliquer le mal foudroyant qui l'emporte et qui ne ressemble pas aux épidémies de typhus ou de peste bubonique, telles que je les avais vues en Egypte. C'est peut-être un mal nouveau que nous ne connaissons pas encore. Mais ne prenez pas de risque. Il faut être prudent. Brûlez son cadavre à quelque distance d'ici, loin des regards pour ne pas affecter les autres blessés... Je retourne à Vilna et je ferai mon rapport. Prévenez-moi si vous avec d'autres cas similaires à celui de Le Querré...»

à suivre...
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Pierre Roscanvel (Mat. 14317)
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Message par Pierre Roscanvel » Lun Oct 22, 2012 7:30 am

Episode 2 : Sang et tripes

Archives de la Gendarmerie Impériale – Notes confidentielles
Evènements impliquant le bataillon Roscanvel
Histoire du soldat Anthelme Caradec - 19858ème Compagnie de Garde Nationaux
Récit


« C’est le froid matinal vif qui le fit sortir de sa torpeur. Le jour se levait quand il reprit conscience sur le sol de terre battue d’une petite baraque en bois où il avait passé la nuit. Cette cabane au milieu des champs lui avait offert un abri heureux pour dormir quelques heures. Il s’y était effondré dans un demi coma sans demander son reste.
Que s’était-il donc passé la nuit dernière ? Comment s’était-il retrouvé là ? Tout se mélangeait dans son esprit et il avait bien du mal à remettre de l’ordre dans ses pensées. De violentes nausées le prirent alors qu'il essayait de se relever. Un mal de crâne aigu le ravageait et il mit quelques minutes avant de pouvoir s’asseoir. Dès qu’il ferait jour, Anthelme Caradec pourrait mieux se rendre compte de son état. Dans la pénombre, il ne distinguait pas bien ce qui se trouvait autour de lui : quelques outils de jardin, des paniers, de vieilles chaises renversées, des bouteilles vides. Il aurait donné toute sa fortune pour un peu d’eau. Une soif terrible lui desséchait la gorge. Rien à boire, hélas. Il ouvrit la bouche mais aucun son ne put s’échapper de ses lèvres desséchées, comme si ses cordes vocales ne fonctionnaient plus. Sa langue lui sembla être devenue un épais morceau de carton à l’ignoble goût de fumier.
Adossé à la paroi de bois, Caradec retrouva peu à peu ses esprits et examina son état physique. Il constata que ses mains étaient poisseuses de sang. Il avait été blessé, mais dans quelles circonstances ? Son uniforme était dans un triste état et son bas de pantalon en lambeau attira son attention. Sa jambe droite était couverte de sang coagulé et marquée d’une profonde entaille. Il fouilla ses poches à la recherche de ses effets personnels, en vain. Sa vareuse était déchirée ; ses papiers divers, sa montre, sa bourse, etc... tout avait disparu. Une angoisse terrible l'envahit alors que les souvenirs de la nuit passée ne lui revenaient que par bribes. Le caporal Le Goff n'était plus à ses côtés ? Qu’était devenu leur chariot ? Que s’était-il donc passé ? Caradec devait surmonter sa peur et sortir. Il devait aller à la recherche du caporal Le Goff et trouver de l’aide.

Les circonstances de l’accident lui revinrent peu à peu en mémoire, mais les images étaient encore trop floues. La route, l’affolement puis le vide. Tout se mélangeait. Il lui sembla avoir été éjecté sous la violence du choc quand le chariot s'était renversé. Dans la nuit, il avait dû se traîner jusqu’ici, quasi inconscient mais des choses restaient à éclaircir. Quelle était la cause de ces hurlements qu'il entendait encore résonner dans sa tête et qui l’avaient terrorisé ? Que se passait-il donc dehors ? Le caporal était-il encore dans le chariot accidenté ? Etait-il blessé ? il devait trouver du secours au plus vite pour partir à sa recherche.
Le soldat Caradec se souvint aussi de ces rumeurs terribles colportées de villages en villages au fur et à mesure que la Grande Armée faisait retraite, qui signalaient des émeutes et une vague de folie gagnant peu à peu tout le pays. S’aidant d’un manche de pelle comme appui, il réussit à sortir, à genou ou en se traînant, et à faire quelques mètres dehors. Tout était calme, pas un bruit dans les champs alentour. Les hautes herbes étaient humides de rosée. L’air frais lui fit du bien. Le soleil pointait mais dans le jour naissant, ses yeux ne reconnaissaient pas les lieux. Il décida de continuer d’avancer. Après avoir fait péniblement vingt mètres, c’était plus que ses forces ne le lui permettaient, Caradec s'arrêta. Ses jambes ne le portaient plus. Il dût faire une longue pause. Sa blessure était peut-être plus importante qu'il ne le pensait, mais il ne ressentait pourtant étrangement aucune douleur.
D’autres détails plus précis sur les circonstances de l’accident lui revinrent en mémoire. Ils cheminaient sur une route de campagne au milieu des champs, revenant d’une mission de ravitaillement pour le bataillon. Les deux hommes discutaient des nouvelles affolantes qu’on entendait depuis le matin. Dans certains villages, on décrivait des êtres à peine humains, qui semblaient mus par des pulsions incontrôlables, et s’en prenaient aux paysans. L’horreur semblait s’étendre à tout le pays. De plus en plus de scènes de violence démentielle étaient rapportées. Dans la panique la plus absolue, les gens fuyaient dans un désordre indescriptible. Des bataillons était en train d’être déployés en urgence et faisaient usage de leurs armes sans beaucoup de résultats. Il était impossible de connaître pour l’instant le nombre de victimes. Les deux hommes se dépêchaient de regagner leur bivouac pour se barricader comme le commandement le demandait.
Soudain, un groupe surgit sur la route face à eux. Combien étaient-ils ? Une vingtaine, peut-être plus. Le Goff poussa un cri. Les chevaux se cabrèrent en hennissant. Caradec distingua une fraction de seconde à la lueur du clair de lune, les visages inexpressifs à peine marqués par la surprise ou l’effroi, de cette horde sortie de nulle part. La charrette fit une violente embardée pour les éviter et les chevaux s'emballèrent. Ils se retrouvèrent dans le fossé puis Caradec perdit connaissance. Qu’était devenu le caporal le Goff après cela ? Il ne pouvait pas être loin.
À la vue du sang qui recommençait à couler de sa jambe, et avait laissé une longue traînée rouge qui imbibait le sol, la détresse envahit Caradec. Quelqu’un allait bien passer par ici et lui venir en aide ? Il n’était pas seul au monde quand même ! Mourir à quelques kilomètres de son bivouac, c’était vraiment trop bête ! Il fallait qu'il rassemble ses forces pour un ultime effort, aller jusqu’à la route où il pourrait plus facilement être secouru. Là où il était, au milieu des champs, dissimulé par les hautes herbes, il était peu probable qu’on puisse le voir et lui venir en aide. Pourtant, la prudence s’imposait peut-être : fallait-il attirer l’attention alors qu'il ignorait tout de la situation et que, blessé, il était devenu une cible facile ?
Tout à coup, il entendit au loin des détonations, des coups de feu qui confirmèrent ses scrupules. Cela dura une dizaine de secondes et puis plus rien. Il resta encore un moment sur le qui-vive, puis il prit la décision de tenter le tout pour le tout. C’était peut-être sa compagnie qui venait rétablir l’ordre ? Il y avait en tout cas du monde non loin, donc la possibilité d’être secouru. Ce fut un supplice, mais il parvint en se traînant sur son manche de pelle, à gagner un chemin de traverse.
La route n’était pas loin, sa survie ne demandait plus que quelques efforts. Il aperçut au loin des chevaux. Ses vœux étaient exaucés, c’était la providence qu’on lui envoyait ! Tremblant d’émotion, il reconnut des uniformes de la Gendarmerie Impériale. Dans un effort suprême pour attirer leur attention, Caradec tapa de toutes ses forces avec la pelle sur une grosse pierre. Il vit des silhouettes s'avancer. Les Gendarmes l’avaient aperçu, il était sauvé ! Ils furent prompts à réagir et il en vit trois qui se dirigèrent vers lui en courant, carabine à la main.

Caradec ne comprit pas pourquoi ils restaient à distance, leurs armes braquées dans sa direction. Il ne comprit pas non plus pourquoi ils ne lui venaient pas en aide et l’encerclaient, ni pourquoi leur adjudant commanda de faire feu dès qu’ils furent tous en position. Deux balles lui traversèrent le ventre et ce fut comme un coup de massue qui lui coupa le souffle, et le projeta à la renverse. Pourtant aucune douleur ne suivit alors que qu'il voyait ses intestins éclatés se répandre sur le sol. Il n’eut pas le temps d’en prendre conscience. On l’acheva d’une balle dans la tête avant qu'il ne comprenne qu'il était déjà mort depuis la veille.

Les gendarmes baissèrent leurs armes et vérifièrent d’un coup de pied que le corps ne bougeait plus.
« Une autre créature éliminée près de la route, mon Lieutenant » hurla le gradé. « Nous poursuivons le nettoyage de la zone. »

Puis, à mi-voix, il se confia à son supérieur qui venait de le rejoindre : « C’est le dixième zombie qu’on élimine ce matin, mon Lieutenant. Ces créatures... Il en sort de partout… Il y en avait un aussi dans une carriole accidentée, à trois cent mètres en contrebas. On contrôle encore la situation mais à ce rythme-là, nous allons bientôt manquer de munitions… Qu'allons nous faire ?... Qui nous viendra en aide ?… »


à suivre...
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Pierre Roscanvel (Mat. 14317)
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Message par Pierre Roscanvel » Mar Oct 23, 2012 12:34 pm

Episode 3 : Le bois maudit

Archives de la Gendarmerie Impériale – Notes confidentielles
Evènements impliquant le bataillon Roscanvel
Fin de la campagne sur la Bérézina
Récit



La porte de l’isba s’ouvrit brusquement, et une bourrasque de vent glacial fit vaciller la flamme de la bougie sur la table de travail.
Un soldat entra, l’air infiniment pitoyable dans son long manteau recouvert de neige. Il salua réglementairement et tendit une sacoche à Montclar, l'officier d’ordonnance.
« Caporal Le Guen au rapport… Patrouille de retour… On a rien retrouvé mon Yeut’nant… aucune trace du bataillon… Ils ont comme disparu… Y avait juste quelques débris d’armes et d’équipements près de la rivière, du sang sur la neige mais les corbeaux et les loups avaient fait le ménage... Et on a trouvé une sacoche cachée au pied d’un arbre,… »
Le colonel Jean Bailly leva les yeux de la carte d’état major et tourna la tête vers cet homme qui grelottait, devinant sans peine les souffrances physiques qu’il avait enduré dehors pendant des heures dans ce froid glacial.
« Bien, faites donner à ce brave et à sa patrouille, du bouillon et un quart de vin… Va te réchauffer auprès du feu, soldat, et qu’on te dispense de corvées demain. Tu l’as bien mérité.»
« Merci mon Colonel » dit-il l’œil humide et la moustache frémissante de givre.
Le jeune Lieutenant ferma la porte et se tourna vers son supérieur, soucieux.
« Disparus !… Comment est-ce possible ?... Sept cent hommes ne disparaissent pas ainsi en quelques jours, sans combats ?... »
Montclar tournait autour de la table, mains dans le dos, comme accablé par la nouvelle.
« Trois compagnies d'infanterie expérimentées, un peloton de voltigeur et un escadron de Cuirassiers... Sept cent hommes !... Les Russes les auraient-ils capturés par surprise ?... Pourtant leurs troupes ne sont pas signalées si loin vers Jukovka ?… »
Bailly replia la carte et se tourna vers lui.
- « Non… Je connais trop bien Roscanvel. Il ne se serait jamais rendu sans combattre… Ouvrez donc cette sacoche, Montclar, et voyons ce qu’elle contient. »

Allions-nous en savoir un peu plus sur la disparition complète du bataillon Roscanvel ?

L’officier vida la pochette de cuir sur la table et commença à faire le tri. Quelques lettres reçues pendant l’été et l’automne, quelques effets personnels, un petit encrier et de quoi écrire, deux livres, un peu d’argent, bref rien de vraiment intéressant pour ébaucher une hypothèse.
« Les lettres sont adressées à l’adjudant Le Vinec, l’adjoint de Roscanvel… » annonça-t-il en les brandissant. « Cette sacoche devait lui appartenir !... »
Puis, fouillant un peu plus, le lieutenant Montclar exhuma un petit carnet : « le journal de marche de son unité, la 14318ème compagnie d'infanterie ! »
Nous allions peut-être avoir les informations permettant de comprendre comment ce bataillon de la Gendarmerie Impériale avait disparu après la retraite de Kursenai. Il devait arriver à Polotsk pour s’y ravitailler et préparer la défense du flanc gauche de l’Armée Impériale dans cette ultime bataille de la Bérézina, mais le régiment n’avait plus eu de ses nouvelles alors qu’il traversait la grande forêt de Jukovka.
« Donne vite !... Et laisse-moi… Je ne veux être dérangé sous aucun prétexte…», lui lança Bailly d'une voix emprunte d'impatience et d'inquiétude.
« À vos ordres mon Colonel. »
Montclar s’exécuta, salua et sortit, postant une sentinelle devant la porte avec ordre de ne laisser entrer personne.

Bailly s'installa près du feu, ses bésicles sur le nez, et commença à parcourir les pages du carnet, annotées de la main de l’adjudant Le Vinec. C'était un homme qui avait la réputation de ne pas se laisser impressionner facilement ! Bailly ne voulait laisser à personne d’autre la primeur des découvertes que devaient contenir ces écrits. Il y avait sans doute des révélations qui ne devaient pas être divulguées.
Tout au long des pages, Le Vinec y décrivait la progression des compagnies sur la route jusqu’à Moscou et les divers combats livrés par le bataillon Roscanvel. Bailly tournait rapidement les pages, passant sur les épisodes qui ne révélaient rien d’anormal. Le ton était très sobre, le style montrait encore un moral élevé et une grande confiance dans la suite de la campagne, malgré les quelques revers et la résistance opiniâtre des Russes. Les hommes souffraient néanmoins du manque de nourriture à cause des difficultés de ravitaillement et de la tactique de la « terre brûlée ».
Puis, subitement, après la bataille de Kursenai et la retraite du bataillon avec le reste de l’Armée, l’écriture changea. Le Vinec relatait ses discussions avec le Colonel Roscanvel et on le sentait inquiet pour l'avenir. L'effondrement du front Nord, la ruée Russe vers le centre du dispositif étaient des facteurs déjà alarmants, mais d'autres faits plus troublants apparurent. Des événements inexplicables étaient rapportés : désertions ou disparitions brutales et ce, en nombre de plus en plus important. Le docteur Le Braz, médecin du bataillon, fit état de blessés affreusement mutilés lors d’embuscades nocturnes. Une mystérieuse épidémie commença à faire des ravages dans les rangs. Des sections disparaissaient en une nuit, sans laisser de traces. D’épouvantables hurlements se faisaient entendre. Les hommes avaient peur d’un ennemi invisible qui les épiait et fondait sur eux, implacable et toujours plus nombreux. Ils ne parlaient même pas de soldats Russes. Même pas de bêtes sauvages. Ils parlaient de formes à peine humaines, de sortes de démons…
Avaient-ils perdu la raison à la suite des combats, après tant de temps passé sur ce front de Russie sans rentrer chez eux ? Non, sept cent hommes ne perdaient pas ainsi la raison.

Bailly releva à la date du 17 octobre des faits particulièrement dramatiques et inexpliqués :
La nuit dernière ils sont encore revenus, plus nombreux. Nos salves nourries ne parviennent pas à les arrêter. Leurs blessés se relèvent et fondent sur nos avants-postes où ils tombent sur nos pauvres soldats avec une sauvagerie inimaginable. Ils ne craignent rien, sont comme des machines à tuer. Seul les tirs dans la tête stoppent leur course. Vu des hommes éventrés à mains nues, étripés, démembrés. Visions d’enfer ; Même pendant la campagne d’Espagne ces horreurs n’avaient pas cours. D’où sortent-ils ? Qui les dirige ? Qui les commande ?
Le jour nous sommes épargnés mais la nuit, l’horrible nuit leur appartient. Nous essayons vainement de bâtir des défenses mais nous manquons de tout. J’ai pris ce soir le commandement des troupes en premières ligne qui assurent en sentinelles avancées, la protection de notre campement. Nos soldats tiennent parce qu'ils savent que s'ils fuient ils seront massacrés. Mais le moral est très bas. J’ai PERSONELLEMENT abattu plusieurs de ces êtres ; je n’ose parler d’hommes, tant leur attitude abjecte, leurs cris, leur obscénité et la répulsion qu’ils inspirent les rendent si peu humains. L’un d’eux a eu un bras coupé par un coup de sabre et paraissait ne pas s’en soucier, ET CONTINUAIT D’ATTAQUER… Inimaginable. Horrible. Terrifiant... Les qualificatifs me manquent. Le Colonel Roscanvel parle de troupes de pillards et de brigands, de Cosaques lancés pour désorganiser nos rangs, mais il sous-estime la réalité. Nous sommes en face d’un phénomène qu’on ne comprend pas et dont l’ampleur nous dépasse.


Bailly poursuivit la lecture, de plus en plus incrédule et inquiet au fur et à mesure qu'il tournait les pages.
18 octobre
Des bruits courent, on me rapporte des choses insensées. On a vu des soldats morts dans la journée, se relever dès la nuit tombée. Les sentinelles qui prétendent cela, affirment avoir abattu à bout portant leurs camarades tombés la veille, qui les attaquaient. Ils ont fuis, sans demander leur reste, choqués et traumatisés par ce qu’ils avaient faits. Le Colonel Roscanvel, furieux en entendant ces propos absurdes, était prêt à accuser ces hommes d’abandon de poste et voulait les faire fusiller. On l’a conduit sur place pour qu’il vérifie de lui même les dires des hommes qui étaient fous de terreur. Plusieurs ont de vilaines blessures, des morsures au bras et sont conduits à l’infirmerie. L’inquiétude gagne les rangs et il faut redoubler de sévérité pour éviter la panique qui commence à se répandre parmi la troupe. Le docteur Le Braz affirme que les hommes qui subissent même une simple morsure sont pris d'une fièvre qui ne baisse pas et qui met en jeu leur pronostic vital.

19 octobre
Le Braz a tristement raison. Nos blessés ont une fièvre qui ne guérit pas. L’infection se généralise rapidement. Ils redoutent ce qui va se passer. Beaucoup demandent à ce qu’on jette leurs cadavres dans la rivière, dès leur trépas. En effet, il semble que ces êtres n’apprécient pas l’eau. Hier, ils n’osaient pas avancer dans la rivière.
Le froid est rude ce soir. Il commence à neiger. Nous n’aurons bientôt plus que nos chevaux comme viande pour le ravitaillement. Nous sommes presque encerclés.
On a rapporté des cas d’anthropophagie, mais il semble que ces cas ne soient pas le fait de nos soldats mais de nos ennemis.
À l’appel : on constate de nombreuses désertions dans nos rangs ce matin, même parmi les grognards les plus expérimentés. La rivière est maintenant gelée, ce qui complique notre ravitaillement en eau. De plus, nous sommes maintenant certainement encerclés, puisque la rivière n’est plus un obstacle. Qu’allons-nous devenir ?

20 octobre
Le Colonel Roscanvel a fait déplacer notre campement sur la glace, au milieu du fleuve gelé. Nos effectifs ont fondu : plus que cent hommes sur sept cent. Nous sentons que la fin est proche et chacun se prépare à vendre chèrement sa peau. Nous redoutons juste de savoir ce qui adviendra de nos corps ensuite. Roscanvel perd pied. Il parle seul, invoque une malédiction. Il n’y a plus d’ordres, la discipline devient problématique. On tente vainement de couper du bois et de casser la glace sur les bords de la rivière pour maintenir un semblant de défense.

21 octobre
Les attaques de la nuit dernière ont été particulièrement violentes. Près de 800 créatures nous ont assaillies, réduisant presque à néant nos défenses et emportant encore cinquante hommes.
Demain nous ne serons plus en état de résister. Adieu à vous mes amis. Adieu à vous, ma famille. Adieu à ma terre bretonne que je ne reverrai pas. En espérant que quelqu’un trouve ce carnet et puisse rapporter notre terrible secret.

Le colonel Roscanvel a fait mettre au centre du dispositif les dernières réserves de poudre qui nous restent. Les tonnelets de poudre ont été placés sur la glace, dans de petites brèches. On prévoit de faire sauter la glace au moment où les créatures seront le plus proches de nous. Pour eux, la noyade et pour nous, la dernière cartouche pour nous brûler la cervelle. Le colonel Roscanvel et les autres commandants de compagnies survivants sont là avec moi dans ces derniers instants. Le docteur Le Braz est là aussi, sabre à la main.
À la grâce de Dieu. Qu’il ait pitié de nos âmes.
Qu’avons nous fait pour mériter une mort si horrible ?

Adieu à tous mes frères d'armes de la Grande Armée avec qui j'ai lutté, qui ont souffert, vaincu et perdu cette campagne de la Bérézina malgré leur courage et leur abnégation. Il me serait trop long de tous les citer ici, mais j'aurai une dernière pensée pour eux.
Saint Sauveur, d'Hervilly, Junot, Von Lavechin, Delaporte, Larthurière, mes vieux camarades de la Garde,
Adieu à vous mes frères d'arme, Bailly, Villeneuve, Brialmont et les aspirants gendarmes, Frag, Berthier, Noblecourt, Bertrand. Puissiez-vous relever le défi des combats futurs.
Adieux à tous.
Vive l’Empereur ! Vive la Nation ! vive la Garde et la Gendarmerie Impériale !


Bailly referma, empli d’un effroi indicible, le carnet de marche où les phrases de l'adjudant Le Vinec résonnaient encore dans son esprit. Il se leva et prit l’ensemble des effets de l’adjudant qu'il rangea dans la sacoche puis jeta le tout aux flammes. Nul ne devait jamais savoir ce qui s’était passé dans le bois maudit de Jukovka où sept cent hommes du bataillon Roscanvel disparurent sans laisser de traces.
Il prit sa plume pour faire un rapport expliquant que le bataillon Roscanvel avait disparu au combat pendant la campagne de Russie, décimé par une épidémie lors de cette terrible défaite de la Bérézina, et le dossier serait clos.
Bailly prépara sur le champ l’ordre de quitter Polotsk pour le lendemain. Ses officiers le regardèrent sans poser de questions et comprirent que quelque chose les dépassaient. Tous obéirent avec zèle.
Avec un peu de chances ils pouvaient passer la Bérézina dans deux jours et être en sécurité de l'autre côté du fleuve.
Mais pour combien de temps encore ?...
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